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FRANCESCA BIAGI : LE PASSAGE A L'ACTE, HASARD OU NECESSITE PDF Imprimer Envoyer


(durée : 2h 25mn 48 s) 
 
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Samedi 7 mai 2011, dans la salle de conférences de l'Hôpital Saint-Vincent-de-Paul, nous recevions Francesca Biagi-Chaï qui venait nous parler sous le titre :

 « Le passage à l'acte, hasard ou nécessité ? »

Après-coup...

Le passage à l'acte correspond à un moment où la parole s'évapore et à laquelle se substitue l'action. Dans ses Écrits[1] déjà, Jacques Lacan pointait le phénomène – très actuel – d'objectivation, de désubjectivation du crime. Pourtant, nous a indiqué Francesca Biagi-Chaï, à défaut d'être compris, le passage à l'acte peut néanmoins être saisi par ses entours. Pour cela, encore faut-il « avoir l'oreille » (plutôt que l'œil, comme le proposait notre invitée), soit être attentif à la structure de la faille forclusive qui pousse volontiers à l'acte en raison du défaut du symbolique. En effet, l'inefficience du langage sur le corps du sujet psychotique peut provoquer une impossibilité à élaborer solidement un appui imaginaire et une place dans le monde. Loin d'ouvrir la voie sur une tentative de guérison, comme de fréquentes thèses le soutiennent, le passage à l'acte meurtrier mène bien plutôt à l'impasse d'une déshumanisation certaine. C'est en ce sens que Jacques-Alain Miller pointe l'équivalence entre le meurtre de l'autre et le suicide du sujet[2]. À l'heure où le passage à l'acte est bien trop fréquemment dissocié de la personnalité, il s'agit au contraire de l'envisager dans le champ de l'accueil de la parole, afin de le situer dans une temporalité subjective et de l'interpréter comme une rupture dont il s'agit de se demander si elle est la première, ou si quelque chose d'une rupture préalable, plus ou moins franche, aurait déjà pu être repérée. Toutes ces questions portant sur une conjoncture du passage à l'acte inscrite dans une histoire supposent un effort de pensée qui semble échapper aux médias, à l'opinion et à l'expertise qui se soucient en général uniquement et assez trivialement de savoir si au moment de son acte, le meurtrier était ou non dans un état de démence. C'est sans compter sur les possibilités du juridique qui n'en est pourtant pas resté au simple binaire responsable ou dément de l'article 64 du code pénal[3].

Dans un paysage contemporain leurré et leurrant quant à ce qui fonde l'humain, où l'on fait totalement fi de l'importance de son insertion dans le langage, dans le symbolique, s'illustre le psychiatre canadien Robert Hare. Celui-ci tente de vendre un outil de mesure du criminel : une « échelle de psychopathie » qui permettrait de considérer que l'accumulation de signes apparents (tels que « beau-parleur », « manipulateur », « charmeur », « froid », etc.) puisse constituer un diagnostic sérieux. Nulle part, bien entendu, il n'est question pour Robert Hare d'une logique intime du sujet où le passage à l'acte ferait rupture.

Francesca Biagi-Chaï nous a amenés à étudier avec elle le cas du Docteur Harold Shipman, le plus grand tueur en série que l'Angleterre du 20ème siècle ait connu. Cette étude attentive a eu pour effet d'humaniser la lecture du cas en « ayant l'oreille » pour des coordonnées subjectives qui ont le mérite d'être interrogées (désir de la mère engloutissant, hyper conformisme comme tenant-lieu de lien social, transitivisme très prégnant, défaut apparent du symbolique, vide de la signification de son métier, etc.), là où avait été médiatisée une lecture aveugle et sèche faisant de cet homme un prédateur « calculateur, manipulateur et intelligent ». Nous avons ainsi pu repérer les différents moments de fractures dans le parcours du sujet qui l'ont conduit, métonymiquement, à la nécessité du passage à l'acte.

Merci à Francesca Biagi-Chaï pour cette conférence vivante et enseignante !

Pour la commission conférences

Sophie Simon



[1] Lacan Jacques, « Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie », Écrits, Seuil, 1966, Paris.

[2] Francesca Biagi-Chaï renvoie à cet égard au film Black Swan, réalisé par Darren Aronofsky dans lequel les scènes finales montrent à quel point le meurtre apparemment commis par le personnage principal – une jeune danseuse étoile dont le rôle qu'elle incarne sur scène la précipite vers un dévoilement de sa forclusion – équivaut à son propre meurtre.

[3] L'article 64 du code pénal stipule : « Il n'y a ni crime ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l'action, ou lorsqu'il a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister. » L'article 122-1 du Code pénal renouvelle l'article 64 de 1810 et stipule quant à lui que « la personne qui est atteinte d'un trouble psychique ou neuropsychique ayant altéré son discernement ou entravé le contrôle de ses actes demeure punissable ; toutefois, la juridiction tient compte de cette circonstance lorsqu'elle détermine la peine et en fixe le régime ».

Mise à jour le Jeudi, 14 Juillet 2011 07:31