Au delà des semblants, embrouille et savoir-y-faire

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JOURNEE DU CENTRE PSYCHANALYTIQUE DE CONSULTATION ET DE TRAITEMENT DE LYON PDF Imprimer Envoyer

   

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(durée : 19mn 27s)

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Texte d'introduction de la journée qui s'est déroulée le mardi 16 novembre 2010

 Téléchargez la souscription au cd-rom qui comprend les textes de cette journée :

 

Travail : ruptures et déprises subjectives.Quand l’organisation déshumanise, peut-on soigner le travail ?

Jacqueline DHERET

  Le Docteur Lacan se demandait en 1956 si les psychanalystes sauraient résister à la tentation de devenir les managers des âmes, dans un contexte social qui allait de plus en plus, « en solliciter l’office ».

 Le cpct lyon[1], qui s’oriente de son enseignement et de celui de Freud, a ouvert ses portes en 2007. Il est une des applications de la psychanalyse au phénomène contemporain de délitement du lien social. Les consultants et praticiens du cpct y travaillent à ne pas être des managers des âmes ; leur écoute, analytique, n’est conditionnée par aucun critère d’évolution ou de progrès. Ils veulent aussi transmettre quelques aspects de l’expérience qui les mobilise et qui les retient.

Dans notre institution, il est souvent question du rapport au travail. Nous vérifions, avec celles et ceux que nous recevons, qu’il n’y a pas d’opposition entre le plus singulier, ce que la personne peut en dire, et les logiques collectives. Quand les symptômes, la détresse, ne trouvent plus à se loger dans ce que la civilisation propose, souligne JA Miller, il y des dégâts. C’est le cas aujourd’hui du travail.

Au cpct, nous ne sommes pas spécialisés dans la souffrance au travail, ce pourquoi nous avons voulu donner la parole, ce matin, à des médecins qui savent mieux que nous-mêmes combien le travail a fait l’objet de mutations décisives. ( Dr Perron, Dr Deveaux, Dr Moreau).

 Pourtant, au cpct, il est sans arrêt question de travail pour celles et ceux qui franchissent notre porte. Nous saisissons alors ce que Freud traduisait à son époque par l’expression « instinct de mort » : ce qui dans l’expérience humaine relève d’une mortification, d’un abandon du désir, à la place du sentiment de la vie. Chacun ici a ses marques, à la fois précaires et solides.

Il semble que le travail moderne soit pris dans des logiques promptes à faire apparaître, de façon aussi répétée qu’anonyme, la faille constitutive de notre condition humaine, entre identification et existence. Le travail, qui a longtemps été une figure de la dignité subjective, n’appartient pas au seul registre de l’avoir : il touche à l’être. Pas d’action sans croyance, sans façons de faire particularisées, ce qui suppose de soutenir les ressources discursives, liées au travail lui-même. En ce sens, toute production est personnelle.

 Quand on attaque ce masque, il ne reste plus, comme me le disait quelqu’un la semaine dernière, « qu’une honte gratinée d’exister ».

La question est à la fois simple et brutale : Qui commande ? Le travail ou la procédure ? Car ce n’est pas du tout la même chose d’être soumis « aux choses à faire », et/ou de devoir obéir à l’organisation. Un certain scientisme a envahi le travail, un outillage mental saturé de méthodologie, qui s’intéresse avant tout à son propre discours et ne veut rien savoir de ses effets. Le livre de Jean-Pierre Durand, paru en 2004, est à cet égard très éclairant. Il m’a fait comprendre que quelque chose avait changé, se mondialisait, qui ne relève pas des rapports d’aliénation dans le travail, tels que nous les avons connus : un savoir disjoint de la pensée, un idéal qui se veut pragmatique et qui ne l’est pas, car il débarrasse chacun de sa responsabilité, de l’acte de jugement.   

  Beaucoup de personnes que nous recevons au cpct ont travaillé, sont en arrêt maladie ou sans emploi, et elles tentent douloureusement de se maintenir dans le lien social. Vous entendrez cet après midi, outre Nicole Borie, directrice du cpct, des consultants et praticiens du cpct parler d’une rencontre qui les a marqués : chacune éclaire un aspect différent du rapport du sujet à son travail. Anne Ganivet, du SAT[2] de Paris, nous aidera à en extraire des enseignements propres à nous orienter.

Le paradoxe de ces hommes et de ces femmes est que 40% d’entre eux se présentent comme d’anciens salariés attachés à la valeur travail. Ils ont parfois quitté un emploi, sans un mot et sans aucune négociation contractuelle. Ils n’envisageaient pas d’ « arrêter », pas même de « s’arrêter ». Ils n’ont donc pas fait appel à nous pour une souffrance liée au travail : c’est la conversation avec chacun qui fait apparaître ce rapport douloureux à ce qui les a abandonnés et à ce geste incompréhensible, - disparaître -, qui leur demeure fermé. Osons, ici, parler de suicide social, de dé-prise subjective. 

L’amarrage au cpct, lorsqu’il est possible, permet de revenir sur ce moment où le temps s’est écrasé, étouffant toute possibilité d’élaboration. Nous voyons alors que ce retrait volontaire, dans un premier temps apaisant, est venu tempérer le caractère intrusif d’une exposition permanente à des situations qui ont confronté à l’angoisse, au mécontentement de soi et à la critique. Le départ permet de reconstruire une solitude qui soulage et il n’est pas rare qu’il fasse ensuite préférer, pour certains, le « travail » à l’appel, les missions d’intérim, voire l’auto-entreprise. Pour d’autres, ce processus mène vers l’exclusion sociale radicale. Les personnes qui vont intervenir cet après-midi et qui travaillent dans l’insertion, (Philippe Brachet, Catherine Jourlin, Vincent Beley), connaissent bien ces usagers qui se sont enfermés dans un espace de réclusion et qui ne fréquentent plus que les espaces construits pour les improductifs.

C’est la raison même de l’existence du cpct que de contrer cette aversion qui mène le sujet à sa propre éjection. Sortir du monde du travail est donc pour nous l’affaire du sujet. Notre collègue de Paris, René Fiori, précisera cet après midi ce point délicat. Nous voulons dire par là qu’un événement nouveau, en apparence isolé, peut s’introduire dans le rapport de la personne à son travail et bousculer l’ensemble des représentations qui, pour ce sujet-là, rendait le monde lisible. C’est toujours à partir d’un trait subjectif qu’il peut être abordé après coup et qu’une limite peut être trouvée. La question ne peut donc pas être détachée de l’organisation qui intéresse le travail moderne : nous sommes très attentifs à l’événement déclencheur qui n’a pas permis, dans un moment délicat, que le sujet invente le symptôme qui aurait pu faire bord à l’abîme. Lorsqu’on enlève à quelqu’un, en souriant et sans un mot autre que la référence à l’organisation, des responsabilités de travail, l’effet est aussi certain que la disparition de son mobilier de bureau ou l’effacement du patronyme dans l’organigramme.   

 1° Au XXIème siècle, nous voyons que le maître n’est pas quelqu’un, mais un impératif, qui revient sous la forme du calcul : nous apercevons à chaque pas qu’il n’y a pas de garantie. Et ce système nous contraint à nous demander toujours davantage ce que nous voulons. Il nous pousse vers un idéal de l’autoréférence. Nous nous y soumettons et nous sommes tentés de l’appliquer à ceux avec lesquels nous travaillons : examen permanent, auto-évaluation et invitation à se situer soi-même par rapport aux objectifs fixés. Chacun est soumis à un immense effort de vérification. Cette vigilance est épuisante car, quand nous vérifions, nous ne cessons pas de vérifier qu’il n’y a pas de garantie. Ce n’est pas seulement « le toujours plus » de travail qui est ici en cause. C’est qu’il est très difficile d’éviter la soumission à une logique d’autant plus infinie que la commande se diffracte sans cesse en demandes morcelées.  

 2°  Le propre d’un outillage mental, c’est que l’on ne peut pas ne pas y croire. La foule des témoignages que nous avons, et ceux désormais très nombreux qui nous viennent du souci que notre société accorde aujourd’hui au travail, nous montrent que les pratiques incrédules y sont rares. Ce n’est plus la foule freudienne organisée autour d’une figure de l’autorité, qui convoquait révolte et conflits. L’incroyance est impensable, quand on est pris dans un discours où chacun est convoqué à s’identifier comme agent d’une action  qui dépend d’une coordination toujours à refaire. Moins de chef, et toujours plus de coordonnateurs.  Lorsqu’on est formé à cette école, on se condamne à ne tenir qu’un discours inconsistant. Comment faire avec ces figures de notre modernité, qui doivent sans cesse produire le contre-poison de leur impuissance ? 

 3) Nous constatons, à partir de ce qui nous est dit, l’explosion du management dit rationnel, y compris dans les PME, de plus en plus marquées par les technologies de l’information et de la communication.  C’est le cas aussi des « entreprises » qui s’occupent des plus faibles : enfants handicapés, personnes âgées, établissements de soins… Aux savoir-faire dans le travail, se substitue dans ces institutions aussi, l’exigence d’un dépassement de soi au service d’une communauté re-fabriquée. Un soi toujours repoussé. C’est ce que Freud, qui identifiait la contrainte imposée par la civilisation au surmoi individuel a découvert : plus l’impératif moral augmente, d’autant plus féroce qu’il se veut souriant, plus les exigences de la pulsion muette s’imposent. Il arrive qu’elles convoquent le passage à l’acte dans ce qu’il a de plus brutal et silencieux.

 Nous espérons que cette journée très dense sera un moment de culture partagée. Nous allons défricher et déchiffrer un chantier que nous avons le devoir de laisser ouvert. La discussion aura lieu à la tribune, mais il est possible de faire parvenir des questions écrites, avec son nom. Nous n’avons pas d’autre ambition que celle de saisir des petits bouts d’une réalité qui nous échappe, chacune, chacun, dans la langue de son métier.

 [1] Centre psychanalytique de consultations et de traitement de Lyon - 47, rue Montesquieu, 69007 Lyon.

[2] Association Souffrances au Travail.

Cliquer sur cette image pour accéder à la bibliographie proposée pour cette journée :   

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mise à jour le Dimanche, 02 Mars 2014 15:18